Les recherches généalogiques amènent à lire toutes sortes d'ouvrages, afin de mieux appréhender le sujet.

Un dossier sur 14 18 les Ecrivains et la guerre paru dans le magasine "Lire" du mois de mars 2014, présente divers ouvrages sous le titre la bibliothèque idéale.

Pour moi, qui suis tributaire de la Bibliothèque municipale, nombre des ouvrages présentés étaient déjà empruntés. Heureusement il en restait un pour moi et je ne suis pas déçu.

La Peur, sortie en 1931, ne connut pas un grand succès et l'auteur dut en suspendre la parution à cause de la Seconde Guerre mondiale. "Quand la guerre est là, ce n'est plus le moment d'avertir les gens qu'il s'agit d'une sinistre aventure." (préface de l'édition de 1951) :

Le narrateur, Jean Dartemont, classe 15, raconte la Première Guerre mondiale telle que G. Chevallier lui-même l'a vécue, comme simple soldat, sur le front puis, blessé, à l'hôpital. Paru pour la première fois en 1930, ce roman témoigne de la terrible expérience des combattants face à la férocité et l'inutilité de cette guerre.

LA PEUR couverture

En voici deux extraits :

Un ordre d'attaque arrive :

Il est dix heures du soir. Penchés, nous lisons par-dessus l’épaule de l’adjudant le sinistre papier que le commandant vient de lui communiquer.

L’arrêt de mort, l’arrêt de mort pour beaucoup… Nous nous regardons, et nos regards avouent notre détresse. Nous n’avons pas le courage de dire un mot. Les agents de liaison se retirent, chargés de la tragique nouvelle.

Bientôt cette nouvelle court le long du souterrain, éveille les dormeurs, anime l’ombre de chuchotements, redresse les corps étendus, qui ont des sursauts de moribonds.

-          On attaque !

Puis, c’est un lourd silence. Les hommes retombent dans l’immobilité, se réfugient dans le noir pour grimacer.

Chacun demeure stupide, assommé, la gorge serrée par le nœud coulant de l’angoisse : on attaque ! Chacun s’isole avec ses pressentiments, son désespoir, rassure, contraint sa chair indignée, révoltée, lutte contre les visions hideuses, contre les cadavres… La funèbre veillée commence.

- Vite, les ordres !

J’écris. J’écris ce que me dicte l’adjudant, des mots qui préparent le massacre de mes camarades, le mien peut-être.

Il me semble que je deviens complice cette décision. Je calque aussi plusieurs plans pour les commandants de compagnie, sur lesquels je trace un trait de crayon rouge qui délimite l’objectif. Comme un officier d’état-major… Mais moi, je suis pris dans l’affaire…

Les ordres partent. Plus rien ne m’occupe l’esprit. J’envisage l’heure H. pour nous aussi la journée sera dure, il faudra sans doute se porter en avant.

On va attaquer : on va mourir. Donnerais-je ma vie pour la tranchée des Casques ? Non ! Et les autres ? Non plus ! Et cependant des centaines d’hommes, qui voudraient tant ne pas se battre, vont attaquer.

Nous n’avons plus d’illusions sur le combat… Un sel espoir me soutien : peut-être ne serai-je pas obligé de me battre, un espoir honteux, un espoir d’homme !

Je réussis à dormir un peu....

Il est trois heures du matin. Nous n’allons pas tarder à quitter l’abri. Je m’occupe de mon équipement, de mettre le maximum de chances de mon côté. Je sais que la liberté de mouvement est d’une extrême importance. Puisque nous sommes en été, je décide de laisser ici ma capote et ma seconde musette. Je marcherai avec ma musette de vivres, mon bidon plein de café, mon masque et mon pistolet. Le pistolet est la meilleure arme pour le combat rapproché. Le mien contient sept balles et j’ai un chargeur de rechange dans ma poche gauche. Affronter un Allemand ne m’effraie pas énormément : c’est un duel où l’adresse et la ruse participent. Mais le bombardement, le tir de barrage, les mitrailleuses…

Au besoin, je prendrai des grenades dans la tranchée. Je n’aime pas les grenades. Cependant…

Mais il n’est pas possible que cette chose ait lieu !... Ah ! Mon paquet de pansements…

Maintenant, autour de moi, les hommes s’équipent également, avec des exclamations violentes, dans un cliquetis d’objets et d’armes.

Soudain, le commandement, venu on ne sait d’où, qui transforme en une réalité immédiate cette hantise qui nous fait horreur, et abolit les derniers délais :

- Dehors !

....

La nuit finissante est encore illuminée par des fusées, des lueurs glacées qui nous éblouissent et nous laissent ensuite dans un trouble chaos. Notre attention est occupée par la marche, l’action. L’habitude est si forte, l’esclavage si bien organisé que nous allons en bon ordre, docilement, au seuil endroit du monde où nous voudrions ne pas aller, avec une précipitation machinale.

Nous atteignons rapidement la première ligne. Frondet et moi, nous allons nous présenter au lieutenant Larcher qui commande la 9°. Du fond de son abri, il nous répond :

- Restez là, dans la tranchée, avec ma liaison.

Le petit jour paraît, éclaire tristement ces champs silencieux, ternes et ravagés, où tout est destruction et pourriture, éclaire ces hommes livides et mornes, couverts de haillons boueux et sanglants, qui frissonnent au froid du matin, au froid de leur âme, ces attaquants épouvantés qui supplient le temps de s’arrêter.

Nous buvons de l’eau-de-vie, fade au goût comme du sang, brûlante à l’estomac comme un acide. C’est un infect chloroforme pour nous anesthésier l’esprit, qui subit le supplice de l’appréhension, en attendant le supplice des corps, l’autopsie à vif, les bistouris ébréchés de la fonte.

4 heures 40. Ces minutes qui précèdent le bombardement sont les dernières de la vie pour beaucoup d’entre nous. Nous redoutons, en nous regardant, de deviner déjà les victimes. Dans quelques instants, des hommes seront déchirés, étendus,  seront des macchabs, objets hideux ou indifférents, semés dans les trous d’obus, piétinés, dont on vide les poches et qu’on enfouit hâtivement. Pourtant, nous voulons vivre...

Toute retraite nous est coupée.

Quelques torpilles éclatent en arrière de nous. Des mitrailleuses crépitent, des balles claquent dans le parapet que nous devons franchir.

Notre avenir est devant nous, sur ce sol labouré et stérile où nous allons courir, la poitrine, le ventre offerts…

Nous attendons l’heure H, qu’on nous mette en croix, abandonnés de Dieu, condamnés par les hommes.

Déserter ! Il n’est plus temps…

Puis quelques pages plus loin : ...

Ainsi équipés à notre fantaisie, les musettes au côté, la couverture en sautoir, et la canne à la main, les marches deviennent pour nous du tourisme. Ceux qui s’intéressent au paysage ont le plaisir de découvrir de vastes panoramas, un tournant de route pittoresque, un lac profond et pur dans la cuvette de la vallée, des pâturages d’un vert de balustrade peinte à neuf, les lisières de bouleaux qui égaient un parc, une vieille demeure aux fers forgés rouillés, aux volet branlants, mais qui conserve de la noblesse dans sa décrépitude, comme une grande dame dans le malheur. Les matins sont délicieux, teintés d’une vapeur bleue, et, lorsque la brume en se dissipant découvre les lointains, ils rosissent. Des clochers aigus étincellent soudain et le coq, en haut, se chauffe au soleil. Tous nous avons la surprise du nouveau cantonnement où nous coucherons le soir, d’un village à explorer, dont il faut découvrir les ressources en épiceries, en bistrots, en paille, en bois, et en femmes si l’on s’attarde. Mais les femmes sont rares et les innombrables convoitises dont elles sont l’objet se gênent les unes les autres. L’excès des désirs protège leur vertu, dont les heureux bénéficiaires sont le plus souvent des hommes des services de l’arrière qui ont pris leurs quartiers dans le village.

Raconté dans un style clair, simple et alerte. Tout y est, la déclaration, l'instruction, la permission en famille, le baptème du feu...

Un livre témoignage et pour ne pas oublier les horreurs de la guerre et ceux qui ont combattus.

 


 

"Les morts ne meurent pas quand ils descendent dans la tombe,

mais bien quand ils descendent dans l'oubli."

Henri Auclair